LORSQUE LE TEMPS PARAIT…
                  (méditation sur des photographies de Philippe Paret)

               Qui dit photo dit, neuf fois et demie sur dix, instant. Volé, saisi, décisif. Jeux multiples des regards divergents ou frontaux, ballets des gestes en cours, surgissement irréfutable d’un détail inattendu : autant de bonheurs, qui scellent le sort d’un clic, le muent en œuvre chargée. De chance, d’acuité, de beauté indécises.
               Philippe Paret pratique une photographie à l’opposé de cette chasse à l’instant. Il fixe l’apparence immobile du temps, en bricolant des pièges subtils où l’éternité s’imprime. Ses bonheurs, il les construit. A coups de manœuvres habiles, superposées, convergentes, il fabrique des images hors d’âge. De telles images impliquent, pour éclore, toute une stratégie souterraine de manipulations. Techniques mais aussi humaines. Bref, une activité intense déployant, en de ça et au delà du clic clac, de savantes démarches.
               Quand je regarde ses relevés urbanistiques de la ville de Strasbourg, j’ai l’impression de voir une cité fantôme, où tout, les maisons, les passants, les véhicules, les signes tracés au sol, flotte dans un passé/présent immuable. C’est que Paret, en croisant dans une image deux panoramiques d’un même lieu, un vertical et un horizontal, s’est soucié de les faire coïncider au point que la superposition semble invisible. Pris forcément à des instants différents, ces deux vues provoquent par leur croisement une fusion parfaite qui immerge le site deux fois cadré dans les limbes de l’intemporel. Cette impression est renforcée par le traitement du papier à la gomme bichromée, un révélateur qui opère avec la lumière du jour et non en chambre noire. Si l’aube dissout les monstres, selon certaines croyances, le soleil au contraire les installe en photo. Ville zombie, insensible aux atteintes du temps, Strasbourg fend les blancheurs troubles du support gommé. Ses architectures se vaporisent en lignes, en courbes, en pointillés. Dépourvus de volume, ses formes racontent un passé qui s’efface sans que nul présent ne s’affirme. Ce qui insiste ici c’est la photo comme réalité vivante. Car ces vues aux apparences de vieilles photographies dégagent un fort parfum de modernité : impossible que de telles photos puissent avoir vu le jour en des époques lointaines, reculées, primitives. Elles supposent, au contraire, une réflexion cumulant plus de cent ans de pratiques diverses, pour aboutir à un geste expérimental mariant  le constructivisme et le pictorialisme, le surréalisme et le pop art. Une attitude concevable seulement à la fin du XXe siècle.
               On retrouve cet art de la patine intemporelle dans les portraits que Paret exécuta de sa grand-mère, selon la même technique. La gomme monochrome donne au visage de la vieille dame à l’œil vif et aux sourires acérés un air de madone des sleepings qui ne dort jamais. A première vue, ces images pourraient dater d’il y a cent ans. Réflexion faite, elles ficellent un regard moderne sur l’art du portrait. Le sujet de la photographie c’est la photographie en devenir, qui se renouvelle en réactivant son histoire. Un être surgit du temps, passe un  moment sous nos yeux, et s’évanouit sans disparaître réellement, car en passant il est devenu le piédestal du Temps.
               Paret, pour conjurer l’étiquette qui pourrait s’attacher à son nom après ces réussites facilement (mais à tort, on l’a vu) taxables de passéistes, aime montrer ses virages de couleurs sur des lieux actuels. Ainsi son travail sur une laiterie, friche industrielle vouée à la démolition mais qu’a sauvée une action collective à laquelle participait, en voisin, le photographe. Excellent double bing ! La splendeur des lumières, l’étrangeté des coloris, la densité des teintes artificielles appliquées aux fragments architecturaux  de l’usine à lait promise au néant, métamorphose cet espace en décor de science-fiction. En visite d’un autre monde. CQFD : Paret ne maîtrise pas seulement les effets passéistes, il brille aussi dans l’éclat futuriste. Sa transfiguration de la laiterie n’a pas du compter pour rien dans l’instauration de La Laiterie, centre culturel aujourd’hui incontournable de Strasbourg.
               Autre corde à son arc, le réalisme. Il affleure dans ses photos de voisins, chacun dans son cadre intime, seul ou en compagnie (femme, mari, enfants, parents, amis, chat ou chien). Le sentiment de présence, qui se dégage ici, désigne Philippe Paret comme un artiste ouvert à tous les genres, assoiffé d’expérimentation. Avec ses portraits, d’une humanité profonde, d’un vérisme bouleversant, il ne s’agit pas pour lui de refaire du Doisneau ou du Cartier-Bresson fin de siècle, mais de savoir ce qui peut encore s’inscrire sur un bout de papier sulfuré d’une histoire vécue par des héros du quotidien. La série des visages et des lieux déroule ainsi une sorte de casting pour une démonstration conceptuelle, qui se chargerait de prouver, avec tous ces « acteurs d’eux-mêmes » se donnant au regard de celui qui les cadre en toute sympathie, que la réalité toujours dépasse la fiction. Preuve éclatante délivrée par le basculement à vue de tous ces étants  (et non pas instants) dans l’infini du temps, magie familière aux photos de Paret.

                                                                                                                                    

Jean-Paul Fargier - (septembre 2011)